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Importance du comédien et nouvelles perspectives de jeux

    Entre les créations et les pièces revisitées, le jeu de l’acteur subit lui aussi des évolutions. La tendance générale du théâtre contemporain est à l’épure, à la sobriété dans la mise en scène. Dans la façon de jouer, il semble que ce soit la sincérité du jeu qui soit de mise, comme si l’acteur ne jouait plus, endossait par son naturel la peau du personnage. Un des initiateurs de la réflexion sur le jeu, en France a été Diderot, dans son livre Paradoxe du comédien. Il y aborde déjà les principes de la « distanciation ». L’utilisation du mot « paradoxe » est facilement explicable; pour l’auteur du livre, et tous les autres dramaturges de son « école », moins on sent, plus on fait ressentir. Il conseille à l’acteur de ne pas éprouver les émotions qu’il veut exprimer, de façon à rester constant dans son jeu.

 

 

 

Distanciation:

 

          Le concept de « distanciation » a été élaboré par Bertolt Brecht, un dramaturge allemand du XX° siècle. Ses principes, et ses idées théâtrales ont beaucoup influencé le théâtre moderne. Il veut pousser le spectateur à réfléchir, et refuse l’illusion théâtrale car « elle endort l’esprit critique ». En adoptant, par exemple, des coulisses à vue, ou en introduisant «des « songs » passages versifiés et chantés qui produisent une rupture et un contraste, interrompent l’action, en faisant communiquer les acteurs avec la salle, il brise cette illusion, instaure la « distanciation » et évite la participation totale du spectateur. Cela permet de « désaliéner » le spectateur, qui se bâtit lui-même sa compréhension de la pièce, en réfléchissant sur le sens des scènes vues. Selon Brecht, le comédien peut utiliser trois procédés, qui poussent à distancier les paroles et les actions des personnages ; premièrement, la transposition à la troisième personne, la transposition au passé, et enfin l’énoncé d’indications scéniques et de commentaires. Ces méthodes instaurent une distance propice, entre le comédien et son personnage. Pour détruire l’illusion, l’acteur se distancie lui-même de son personnage, comme le spectateur le fait lui-même.

Tous les metteurs en scène contemporains s’inspirent par la suite de ce grand théoricien, et de sa révolution dramaturgique. La tendance actuelle de tout faire voir, de ne plus mentir, de ne plus faire du théâtre qui mente, illusionne, avec le recours par exemple à des changements de rôles à vue, au fait qu’une femme ou un homme peut jouer n'importe quel rôle indifféremment de son sexe ou que des acteurs peuvent endosser plusieurs rôles.

 

A nous deux maintenant, de Jonathan Capdevielle, est une création à partir d’un roman, Un crime, de Bernanos (tendance que nous avons déjà évoquée), une enquête policière, autour de la figure emblématique d’un prétendu prêtre. Le metteur en scène, fait intervenir Bernanos lui-même, cinq acteurs jouent et interprètent différents rôles. Un acteur, le plus jeune, a deux rôles, il se change sur la scène, il ne s’en cache pas, il joue aussi un personnage de fille, il porte une perruque et du maquillage, le spectateur l’accepte, l’important n’est pas dans le réalisme mais dans l’interprétation.

 

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Dimitri Doré, A nous deux maintenant, Jonathan Capdevielle, 2017 même acteur jouant une fille et un garçon

 

 

Le théâtre contemporain nous fait donc comprendre que ce n'est pas la "forme" qui assure la sincérité du jeu, que le spectateur compose autant à partir de ce qu'on lui propose qu'il participe activement à la création.

Ces idées sont ancrées dans le théâtre d’aujourd’hui. Et pour les Tg S.T.A.N., la question de l’incarnation du personnage se résume par un constat : le public n'est pas stupide, il n’a pas besoin qu'on lui indique quoi voir et quoi penser. Les acteurs ne vont donc pas accentuer les états d'un personnage mais, au contraire, mélanger plusieurs émotions extrêmes pour élargir le regard du spectateur. Ils rejettent l'illusion théâtrale tout comme Brecht. Pour ce faire, ils reprennent ses principes et en inventent de nouveaux moyens de les mettre en pratique grâce à des dispositifs modernes. En plus de faire interagir la salle et les acteurs durant le spectacle, il peut arriver, par exemple, que la lumière sur la salle reste allumée pendant toute la représentation. Ils «refusent de considérer le public comme une bande de voyeurs».

 

Ecriture de Plateau:

De plus, le comédien faisant désormais des propositions de jeu en fonction des indications données par le metteur en scène, les textes peuvent être écrits à partir d’exercices d’improvisation. Ils s’élaborent en quelque sorte au fil des répétitions, c’est ce que certains appellent l’ « écriture de plateau » ou l’écriture scénique. L’acteur prend part à l’élaboration de l’œuvre. C’est souvent le cas pour les créations. Joël Pommerat fait partie des dramaturges qui la pratiquent. Ce dernier passe par plusieurs étapes : il fait le choix du titre, celui du nombre de comédiens, de la scénographie, puis il se laisse un long temps de réflexion solitaire, deux à cinq mois où lui viennent les idées qui débouchent sur un vrai projet, ensuite les répétitions commencent et il fait faire aux comédiens des explorations de l’espace, avec des bribes de textes, des prises de parole. « Passer par le plateau » demande une grande implication de la part des comédiens, ils doivent se mettre en jeu, improviser et imaginer des situations. Le metteur en scène – dramaturge, prend des notes ou filme, note de phrases intéressantes, des situations à exploiter ou à éviter… Puis, à tête plus reposée, et selon la direction qu’a pris le projet, il peut soit décider de réécrire un texte ou de laisser le texte que les comédiens ont imaginé en improvisation. Il travaille de cette manière là pour la création de son spectacle Cendrillon en 2011.

Cendrillon

Cendrillon, Joel Pommerat 2011

La nudité au Théâtre:

 

           Enfin, l’acteur met son corps en jeu, et dans le théâtre contemporain, il est fréquent qu’il se révèle dans toute sa nudité. L’acteur n’a plus de costume pour l’aider, il ne s’exprime presque qu’avec son corps. Pour certains, la nudité serait même devenue la marque du théâtre contemporain et n’aurait pas toujours un sens ni une justification. Après certains spectacles contemporains ayant recours à la nudité, le public s’interroge. Qu’a-t-elle pu apporter sur cette scène ? Jouer nu sur scène ne semble plus choquer à notre époque, peu de gens vont envisager la nudité comme un outrage aux bonnes mœurs. Cependant, l’usage du corps nu n’est pas devenu anodin puisque certaines mises en scènes peuvent provoquer un choc, parfois un malaise, le corps nous renvoie à nous-mêmes, à notre fragilité d’Homme sans artifice. Le fait de montrer ce qui n’est pas montré d’habitude, c’est cela qui choque les gens. Cependant la nudité apporte aussi beaucoup à la représentation. Si le théâtre est du côté de la distance, la représentation du nu est du côté de la proximité, de l’intimité, de la sensation. Le nu semble s’opposer au théâtre comme le naturel s’oppose à l’artificiel.

 

Reprenons l’exemple de Privacy, tout au long de la création, les acteurs opèrent une mise à nu progressive, il est donc logique, et compréhensible, que la mise à nu s’opère aussi physiquement. Dans cette création, après avoir incarné des célébrités qui ont particulièrement exposé leur intimité sur la place publique, comme John Lennon et Yoko Ono, lors de leur lune de miel dans la suite présidentielle (chambre 702) à l'hôtel Hilton d'Amsterdam aux Pays-Bas entre le 25 et le 31 mars 1969, ou du couple Jeff Koons, et la Cicciolina, les acteurs, Ward Weemholf et Wine Dierickx, qui forment eux aussi un vrai couple dans la vie, ont aussi exposé leur vie dans les moindres détails, et pas les plus glorieux. Le fait qu’ils soient nus, offre l’occasion de rien nous cacher, de s’exposer même corporellement à nous, et d’être intimement liés avec le public.

Privacy

Privacy, Warme Winkel et Wunderbaum, au Théatre Garonne 2017

 

          Participation à la création, interaction avec le public, mise en jeu du corps nu… le rôle de l’acteur est grandissant dans le théâtre contemporain et il est multiple, il n’est plus un simple interprète au service d’un texte, un émetteur d’une voix ou un support du costume.

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